
Qu'est-ce qui vous a initialement attirée vers la pratique en région éloignée et auprès des communautés autochtones?
À la fin de ma résidence à l’Université Laval, il ne restait que deux postes disponibles au Québec: Sept-Îles et Thetford Mines. Étant native de Sept-Îles, le choix s'est fait assez naturellement. En revenant dans ma région, j'ai retrouvé un territoire qui comprend plusieurs communautés autochtones, et desservir ces populations faisait partie intégrante du mandat.
Ce que j'ai appris avec le temps, c'est que peu importe la région où l'on s'installe, la communauté finit par nous adopter. Les gens apprécient énormément d'avoir des services de proximité, et ce sentiment est d'autant plus fort en région éloignée. Il m'arrive de croiser d'anciens camarades d'école ou des gens que j'ai connus plus jeune, et c'est un privilège de pouvoir redonner à la communauté qui m'a vue grandir.
Comment décrivez-vous la réalité de la pratique en ophtalmologie en région? Qu'est-ce qui vous a le plus surprise?
Un de mes patrons, qui faisait du dépannage sur la Côte-Nord avant ma graduation, m'avait prévenue: la diversité des pathologies allait me surprendre. Il avait tout à fait raison. On voit des cas de toutes sortes (des présentations rares, des pathologies variées) sans avoir besoin d'être en milieu universitaire. L'isolement géographique et certaines particularités démographiques de la région contribuent probablement à cette diversité.
C'est un contraste important avec la pratique générale en milieu urbain, où les cas plus complexes sont souvent dirigés vers les surspécialistes, ce qui peut rendre le quotidien d'un ophtalmologiste généraliste plus routinier. En région, les patients préfèrent être traités sur place. Ils n'aiment pas faire huit heures de route ou prendre l'avion pour une consultation. Alors ils nous demandent: «Est-ce que vous êtes capable de faire ça ici?» Cette confiance, combinée à la diversité clinique, rend la pratique extrêmement stimulante.
Quels sont les plus grands défis auxquels les patients font face en matière de santé oculaire en région éloignée?
Le déplacement, sans aucun doute. Notre clientèle est souvent plus âgée: ces patients ont de la difficulté à se déplacer seuls, ils ont besoin d'accompagnateurs, et leurs proches, qui sont souvent plus jeunes et actifs, ne peuvent pas toujours prendre congé. La météo complique les choses davantage.
Pour pallier ces obstacles, je me déplace moi-même sur le territoire. Je travaille au Havre-Saint-Pierre et je fais des tournées sur la Basse-Côte-Nord, une région composée d’une dizaine de petits villages non reliés par la route, accessibles uniquement par bateau, par avion ou par motoneige l'hiver. Sur une tournée d'une dizaine de jours, il y a presque toujours une tempête qui retarde ou empêche les déplacements. Il arrive qu'on reste isolé dans un village pendant deux ou trois jours.
Malgré tous ces efforts, certains patients finissent par renoncer à un traitement, voire accepter la perte de vision d'un œil, parce que la logistique est tout simplement trop lourde pour eux. C'est la réalité la plus difficile à accepter.
Ce type de pratique demande une grande capacité d'adaptation. Est-ce qu'il y a des expériences qui vous ont particulièrement marquée?
Absolument. Il faut savoir se débrouiller avec les moyens du bord. Un de mes patrons, qui faisait la tournée de la Basse-Côte-Nord avant moi, m'avait appris à réparer nos lampes à fente et notre équipement sur le terrain - une compétence essentielle quand on n'a pas accès au génie biomédical. Il arrive qu'on doive faire venir du matériel par avion en urgence, ce qui nous met en pause pour quelques heures ou une journée avant de reprendre la tournée.
L'autre réalité, c'est que dans ces villages, il n'y a pas toujours de médecin sur place. Une infirmière assure la garde 24 heures sur 24, mais quand survient un incident, on est appelé à intervenir, peu importe notre spécialité. Je me souviens d'une de mes premières tournées, alors que j'étais encore résidente: une patiente était passée à travers sa porte-patio et avait subi de multiples lacérations au visage. On a passé la soirée à la suturer, parce que l'infirmier sur place n'était pas à l'aise avec ce type d'intervention. Ce genre de situation fait partie du quotidien en région.
Il existe une dimension culturelle importante dans la relation thérapeutique avec les communautés autochtones. Qu'est-ce que cette expérience vous a appris?
Travailler auprès des communautés autochtones m'a profondément transformée dans ma façon d'aborder la relation médecin-patient. Ce sont des communautés avec des valeurs, des traditions et une vision de la santé qui leur sont propres, et il faut savoir respecter ce cadre pour établir un véritable lien de confiance.
La confiance ne se gagne pas du jour au lendemain. Au début de ma pratique, il m'arrivait de proposer des traitements - des gouttes pour le glaucome, du laser ou des injections intravitréennes pour la rétinopathie diabétique - et certains patients préféraient se tourner vers la médecine traditionnelle, que ce soit par les plantes médicinales ou par des cérémonies de guérison. J'ai appris à accueillir cette réalité avec humilité. Les approches traditionnelles occupent une place centrale dans la culture et l'identité de ces communautés, et la relation thérapeutique ne peut se construire qu'en reconnaissant et en respectant cette dimension.
Avec les années, la confiance s'est établie. Les patients acceptent davantage les traitements proposés, et je crois que le fait d'avoir appris quelques mots dans leur langue y a contribué. Même sans pouvoir soutenir une conversation complète, ce geste démontre un intérêt sincère. Les patients y sont très sensibles: cela crée une ouverture et un respect mutuel qui sont à la base de toute relation de soins.
Où se situent les plus grandes inégalités d'accès en ophtalmologie aujourd'hui?
En réalité, les inégalités sont moins liées à la qualité des soins disponibles qu'à la difficulté d'y accéder. Lorsqu'on parvient à déplacer les patients vers un centre universitaire, ils ont accès à la même médecine de pointe que n'importe qui en ville. Le système de santé québécois est d'ailleurs bien conçu à cet égard: la province défraie les coûts de transport.
Cela dit, le déplacement lui-même demeure un obstacle considérable. Les patients doivent trouver un accompagnateur, se loger et se nourrir à l'extérieur, et surtout sortir d'un environnement qu'ils connaissent pour se retrouver dans un milieu qui peut leur être complètement étranger. Je me souviens d'une patiente de l'île de Harrington (une île où il n'y a ni route ni voiture, seulement des quatre-roues et des motoneiges). Elle n'avait jamais quitté son île. Quand elle est arrivée à Sept-Îles, elle m'a confié que sa petite-fille l'avait avertie de regarder des deux côtés de la rue avant de traverser, parce qu'elle n'avait jamais vu de voiture de sa vie. Ce genre de témoignage illustre à quel point le fossé entre les réalités peut être immense, même à l'intérieur d'une même province.
Est-ce que cette pratique en région a changé votre vision de la médecine?
Profondément. Pas seulement en tant qu'ophtalmologiste, mais en tant que médecin. En région, on revoit les mêmes patients régulièrement: certains de nos patients diabétiques, par exemple, on les voit six, huit, dix fois par année pour des injections. À chaque visite, on prend quelques minutes pour discuter, et au fil du temps, on finit par connaître leur vie. On s'attache à eux.
C'est un contraste marqué avec la réalité des milieux universitaires, où le volume de patients impose un rythme soutenu qui laisse peu de place à la relation humaine. En région, on a la possibilité de gérer nos cliniques autrement, de limiter le nombre de patients pour avoir une journée qui respire. Et cette proximité est précieuse, parce que pour beaucoup de nos patients âgés, qui vivent seuls et ne voient parfois personne pendant des jours, on est peut-être la seule personne à qui ils vont adresser la parole dans leur semaine. Prendre le temps de les écouter, c'est un acte de soin en soi.
Pour les étudiants ou résidents qui hésitent à faire le saut vers la pratique en région, qu'aimeriez-vous leur dire?
Ne pas avoir peur. La meilleure façon de démystifier la pratique en région, c'est de la vivre: profiter de la résidence pour faire un stage sur le terrain et voir par soi-même. On ne peut pas s'imaginer quelque chose qu'on n'a jamais vécu, et l'expérience change souvent notre perspective de manière profonde.
La pratique en région est stimulante et valorisante. On voit des pathologies aussi variées et aussi rares qu'en milieu universitaire. Les patients nous témoignent une reconnaissance sincere: ils sont contents qu'on s'intéresse à eux et à leur communauté, et ce sentiment est extrêmement gratifiant.
Il y a aussi la qualité de vie. On est dans la nature, les pieds dedans. Je rentrais chez moi en fin d'après-midi, je mettais le kayak à l'eau et j'allais pagayer. Un jour férié, je travaillais à la maison et je voyais des baleines sauter dans la baie depuis ma cour arrière. J'ai sauté dans mon kayak, pagayé 30 minutes, et je me suis retrouvée au milieu d'un groupe de baleines en train de se nourrir. En ville, il m'aurait fallu deux ou trois heures de route pour vivre une telle expérience. Tout est à cinq minutes, on peut dîner à la maison le midi et revenir l'après-midi avec l'impression de recommencer une nouvelle journée. Ces petits détails, mis bout à bout, offrent une qualité de vie remarquable.
J'aime terminer avec un adage auquel je crois profondément: je préfère être la princesse d'un petit royaume que la courtisane dans un grand château. En région, on est considéré, on sent qu'on joue un rôle important auprès de nos patients, et c'est profondément valorisant.
